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La gueuserie, ce sont les prérogatives (exorbitantes) accordées à un être, une puissance, du fait de la supériorité de sa nature intrinsèque – nature supérieure qui n’empêche justement pas le lien.
Voir aussi : NIETZSCHE et ce qu’il dit de la morale d’esclave et du ressentiment des faibles. FREUD et ses explications de la religion dans « L’avenir d’une illusion » par exemple.
Modèle de gueuserie dans l’esprit religieux : piété, adoration, abnégation, résignation. L’esprit de gueuserie caractérise, dans les évangiles, le disciple du Christ . Outre des passages bien connus comme tendre la joue droite, comme être le plus petit et s’abaisser, comme l’apologie de la pauvreté (donner tout ses biens) comme heureux les doux, les affligés etc comme les comparaisons avec des brebis, comme l’obéissance absolue, relevons d’autres éléments très significatifs :
Devoir quasiment tout attendre de Dieu :
« Donnez-nous, aujourd’hui, notre pain quotidien, pardonnez-nous nos offenses…ne nous soumet pas à la tentation mais délivre-nous du mal »
« cherchez d’abord le royaume de Dieu et le reste vous sera donné par surcroît »
Indignité :
« Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit; mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri. »
Triste vie :
« Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive »
Demander :
« Demandez et l’on vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira »
Sentiments :
« aimez-vous les uns les autres »
« Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent »
La gueuserie, c’est mendier pour tout, s’abaisser ou s’humilier, se sacrifier, endurer. C’est la morale de victime consentante, l’aveu d’indignité, la dépendance totale, la faiblesse et la sentimentalité.
On a une sorte de synthèse dans l’expression : « crainte de Dieu ». Il y a du tremblement, de la révérence, de l’appréhension, de la dévotion, de la soumission là-dedans. Ces sentiments s’installent, diffusent et demandent à s’exprimer.
Avec Dieu, s’il existait, passe encore, mais Dieu n’est pas là en général, n’est pas très bavard, il brille par son absence. L’esprit gueux – en fait, le véritable enjeu de la foi, de la religion – est conservé et trouve à s’exprimer dans la société, dans les rapports humains, à l’égard des autorités diverses. Voir St-Paul.
Le lien entre le gueux et la puissance dominante, avec les prérogatives et la supériorité de celle-ci, se présente d’abord comme un dessaisissement. Donner à l’autre des droits sur soi. On sait quand ou comment commence ce droit octroyé aux autres, on ne sait pas quand il finit.
(C’est ce qu’on appelle l’éducation, le petit enfant apprend peu à peu à demander)
Y-a-t-il même des limites quand le principe de « s’en remettre à », « attendre de » est admis :
On peut inverser ces propos et en tirer les conséquences (la qualification de crime est remise en cause, pas le droit de se défendre) :
« Puis-je admettre qu’un homme peut commettre un crime envers moi, sans admettre aussi qu’il doive agir comme je le juge bon ? Et cette action, je l’appelle juste, bonne etc ; agir différemment est un crime. Par conséquent, je pense que les autres devraient marcher avec moi vers le même but, c’est à dire que je ne les traite pas comme des êtres qui portent leurs lois en eux-mêmes et y conforment leur vie «
Si je ne porte plus ma loi en moi, je dois céder à l’autre le droit de définir mon crime ou de faire de mon action un crime. Une fois ce principe admis, c’est sans fin.
« Si tu te laisses donner raison par un autre, tu dois également te laisser donner tort par lui ; si ta justification et ta récompense te viennent de lui, attends aussi de lui l’accusation et le châtiment. »
A un moment donné, il faut se demander : que me reste-t-il comme droit que je n’ai pas à demander ? Qu’est-ce qui fait qu’un droit doit être soumis à autorisation, et un autre non ? A quel moment passai-je de l’un à l’autre ?
Ne pas avoir le droit de m’approprier les biens d’autrui ou de lui faire violence, bon ! Faut-il demander le droit de vivre à quelqu’un ? Ce droit de vivre dépend-il de certaines conditions définies par d’autres ? Faut-il demander le droit d’exprimer ce que l’on ressent ? A qui ? Faut-il dépendre de quelqu’un pour avoir le droit de travailler ? etc On ne s’y retrouve plus. Un vrai droit, cela se prend, on n’a pas à demander la permission. Quels droits, quels pouvoirs sur nous sommes-nous d’accord pour accorder aux autres et pourquoi ? C’est la question.
Le gueux attend tout ou presque tout des autres, de certains autres du fait de la conception qu’il en a (ou du fait de l’idée qu’il a de soi). Il ne se sent le droit de rien.
« L’égalité du droit est également un fantôme, parce que le droit n’est rien moins qu’une autorisation, c’est à dire une chose de faveur que d’ailleurs on peut acquérir aussi par le mérite ; car le mérite et la faveur ne sont pas en opposition ; la faveur veut aussi être méritée et notre sourire favorable ne va qu’à celui qui sait nous l’attacher »
« Non-propriété ou gueuserie, telle est ainsi l’essence du christianisme comme c’est aussi celle de toute religiosité (c’est à dire piété, moralité, humanité) »
Dieu n’est, de toute façon, pas l’entité lointaine d’un autre monde, les objets de foi, de dévotion ont envahi le monde. Qu’est-ce qui rend gueux ? Le sacré, l’au-delà de soi et l’amour. On les trouve partout.
Le sacré :
« devant ce qui est sacré on perd tout sentiment de force, tout courage, on devient impuissant et humble. » Or :
« L’influence morale prend son origine où commence l’humiliation, elle n’est pas autre chose que cette humiliation elle-même qui consiste à briser l’âme et à la courber à l’humilité » La morale est sacrée et supérieure à nous. On ne peut la détruire ni même lui manquer de respect.
« En face de toute chose ou de tout mot qui se présente à nous, nous n’avons pas la permission d’éprouver ce que nous pourrions et voudrions éprouver, par exemple, le nom de Dieu ne peut pas nous inspirer des pensées drôles, des sentiments irrespectueux. «
Par exemple, les croyants n’acceptent pas que l’on se moque des textes « sacrés » qu’ils révèrent. Ils demandent le respect. Autant dire qu’ils demandent aux athées et agnostiques de faire preuve de piété envers ces textes et de ne pas les traiter conformément à leur sentiment. Alors je trouve que les croyants portent atteinte à mes convictions d’athée ou d’agnostiques en les condamnant dans leurs réunions.
L’amour :
« Comment maintenant une personne ou une chose que je n’aime pas a-t-elle un droit à être aimée de moi ? Qui passe avant, mon amour ou son droit ? Parents, famille, patrie, peuple, ville natale etc en général mes semblables (frères, fraternité) affirment avoir un droit à mon amour et le revendiquent sans voir plus loin. Ils le considèrent comme leur propriété et, si je ne la respecte pas, ils me regardent comme un voleur qui leur ravit leur bien. Je dois aimer. Si l’amour est un commandement, une loi, je dois y être dressé, élevé ; si j’y porte atteinte, je dois être châtié. Par suite, on exercera sur moi les plus fortes influences morales pour m’amener à aimer. «
« L’aimé est un objet que je dois aimer. Il n’est pas l’objet de mon amour parce que je l’aime, mais il est, en soi et pour soi, objet d’amour….il a pour toujours un droit propre à mon amour «
« Cette possession de l’amour tient au caractère étranger de l’objet, autrement dit, à mon impuissance en face de son essence étrangère et de sa force supérieure. »
Et cela aboutit à :
« Il est certain que les jugements que nous dicte la haine ne sont pas nos propres jugements, ce sont les jugements de la haine qui nous domine. Mais les jugements dictés par l’amour sont-ils mieux les nôtres ? Ce sont les jugements de l’amour qui nous domine, ce sont des jugements charitables, indulgents, mais ce ne sont pas nos propres jugements «
Ne plus pouvoir faire droit à d’autres sentiments que l’amour, d’où l’attente, l’espoir du gueux : être aimé et obtenir en aimant.
La puissance supérieure pourrait changer son amour en courroux :
« C’est seulement quand je n’attends ni des individus ni de la masse ce que je puis me donner à moi-même, c’est seulement alors que je m’échappe des lacets de l’amour ; la plèbe cesse d’être la plèbe dès qu’elle prend. Ce n’est que la peur de prendre, la peur du châtiment corrélatif qui fait la plèbe. «
L’amour, terme général, qui connaît des synonymes : estime, respect, considération etc. Le gueux aime même ceux qui lui ont fait du tort sans aucun scrupule. (esprit prêtre)
L’au-delà de soi :
C’est ce qui est hors d’atteinte – même dans la vie quotidienne – mais qui pourtant s’impose (comme la volonté de Dieu)
Parce que la cause, quelle qu’elle soit, ne s’autorise que d’elle-même, de façon arbitraire (pas question de justifier et de relativiser sa valeur), ne sert qu’elle-même, et que l’individu, quel qu’il soit, doit mettre sa raison dans une cause et pas dans lui-même, il est serf, gueux. C’est toujours la soumission à l’arbitraire. (Idée fixe)
« Tant qu’il reste une seule vérité à laquelle l’homme doit vouer sa vie et ses forces parce qu’il est homme il est asservi à une règle, à une domination, à une loi etc : il reste serf. L’Homme, l’humanité, la liberté sont des vérités de ce genre «
Il y a tant de projets, d’actions dont les justifications ont cette allure de vérité, de bien, de valeurs morales ou religieuses, c’est à dire une allure irrationnelle et dogmatique.
« Vous vous posez mécaniquement à vous-mêmes les questions proposées : A quoi suis-je appelé ? Que dois-je ? (dévotion, sacrifice) Ainsi vous n’avez besoin que d’interroger pour vous faire dire et commander ce que vous devez faire , vous laisser prescrire votre mission, ou encore vous commander et vous imposer à vous-mêmes cette mission qui doit être conforme aux prescriptions de l’Esprit »
Et c’est ainsi que (attitude aussi vieille que le monde) à propos de Néron :
« Mais parmi les Romains d’alors, les bons se contentaient de lui opposer les exigences de la morale, au lieu d’opposer leur volonté ils soupiraient parce que leur empereur ne rendait pas hommage à la vertu « (Aujourd’hui, c’est par exemple avec les terroristes que le problème se pose de façon aiguë)
Comment se situer entre se faire justice soi-même et tout attendre des lois. Garants des lois, il y a des hommes, un pouvoir. Que faire si ces derniers déçoivent ? La nature du gueux est d’être la brebis d’un troupeau.
« Les peuples qui se laissent maintenir en tutelle n’ont aucun droit à l’émancipation ; s’ils cessaient d’être mineurs, alors ils auraient droit d’être majeurs.«
« Les pauvres sont responsables de l’existence des riches »
non pas en tant que complices ou collaborateurs mais parce qu’ils vénèrent la morale des riches, parce qu’ils les admirent.
Le prétexte des religions, de bien des systèmes de pensée, de FREUD et de ses disciples pour imposer des règles, des valeurs universelles, serait la nature fondamentalement mauvaise de l’homme (péché, pulsions, désirs etc) Présupposé omniprésent et commode qui autorise tant de contrôle, tant d’oppressions, dans tous les domaines. Mais la société n’engendre-t-elle pas, elle aussi, le péché, les passions meurtrières, les pulsions destructrices.
Emancipation :
On est également soumis au sacré, à l’amour, à ce qui est hors d’atteinte comme à ce qui nous dépasse tout en s’imposant.
Pour STIRNER, on n’a pas de compte à rendre à ce qu’on ne peut pas s’approprier, à ce qui est hors d’atteinte, inaccessible dans la pensée. Cela ne nous concerne pas, cela n’existe pas. L’Unique et sa propriété = Je ne suis pas le Rien dans le sens du vide mais le Rien créateur , le Rien duquel, moi, créateur, je tire tout. Loin d’ici, donc, toute cause qui n’est pas intégralement ma cause ».
A plus forte raison cela ne peut pas nous être supérieur. « au-dessus de Moi, rien ne va, ni mon essence, ni l’essence de l’Homme »
On est gueux d’abord par rapport à ses pensées, ses idées.
La pensée est irréelle, mais peut sembler réelle :.
« Et à quoi reconnais-tu l’irréalité ou la réalité de la pensée ? A ton impuissance ; à ce que tu n’as plus de prise sur elle. Si elle te subjugue, t’enthousiasme et t’entraîne, tu la tiens pour vraie. Sa domination sur toi te donne la mesure de sa vérité »
Le véritable mécréant ne combat pas Dieu, il ne le nie pas, il l’ignore au plus profond de son être.
Finalement, le mot sacré, dans un sens général (au dessaisissement correspond une chose spéciale, exceptionnelle, d’essence supérieure qui la met à part) résume tout. Il faut aimer la personne parce qu’elle est sacrée, faire preuve de révérence (piété etc) envers une entité (Dieu, la nation, le peuple) parce qu’elle est sacrée, servir une idée (supérieure), une cause, parce qu’elle est sacrée. La notion de sacré implique la séparation radicale, le rapport de soumission, la faiblesse à son égard, la ferveur sentimentale, le sacrifice, la résignation . Pour STIRNER, il n’y a pas une seule idée, pensée (idée d’une personne, grande idée etc) dont on puisse dire qu’elle est sacrée (intouchable, vénérable, digne d’être servie)
Se défaire de tout cela : « je dépasse encore la gueuserie quand je rejette aussi l’homme parce que je sens qu’il m’est étranger et que je ne puis rien m’en imaginer. Ce n’est plus seulement pure gueuserie, car le dernier haillon étant tombé, il reste la nudité vraie, dépouillée de tout ce qui lui est étranger. Le gueux a lui-même dépouillé sa gueuserie et par là cesse d’être ce qu’il était, un gueux « Le gueux s’est débarrassé de tout ce qui le désignait comme gueux.
« Tant que tu crois à la vérité, tu ne crois pas à toi, tu es un serviteur, un homme religieux »
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