Que contiennent les adjectifs, les adverbes, les verbes ? Qu’exprime la langue ? Que représentent les concepts ? Qu’exprime le rapport entre le sujet et les compléments ? Des affects (opinions, engouements, répulsion, valorisation etc) Des propos regardés avec indifférence ( un électro-cardiogramme plat en quelque sorte) perdent leur sens. Ou inversement, il n’y a guère de propos qui n’expriment un parti-pris, c’est à dire des sentiments, de l’auteur.
Mais c’est une communication informelle, difficilement rationalisable, objectivable. Aussi, on préfère comparer, analyser à perte de vue le sens des mots, les idées, rester la plupart du temps au niveau du signifié et ne pas mettre en question les sentiments, les émotions exprimés, même quand ils servent à influencer, convaincre les autres.
On ne sait pas, en effet, depuis quand et pourquoi exactement, tel ou tel concept résonne favorablement (ou défavorablement) en nous. On ne sait pas très bien ce qui se passe entre un auteur qui plaide pour quelque chose et nous. Quelle influence, quelle contamination ? On ne peut que ressentir, plus ou moins clairement, l’effet de son discours, de ses paroles sur nous. La langue trouble, séduit, émeut ou poisse.
« La société ne prend pas le relais des parents. Du coup, un adolescent sur trois s’effondre, après le bac généralement. Pour éviter cela, il faudrait davantage de structures sociales et culturelles qui leur permettraient de donner un sens à leur vie, en encourageant la créativité, la parole, l’être ensemble, l’élan vers l’autre. Or, on ne le fait pas. » (CYRULNIK)
Est-ce que les mots société, s’effondre, structures..etc, sens à leur vie, créativité, élan vers l’autre, vous laissent froids ? Il y a peu de chance. Quels sentiments, pourquoi, depuis quand ?
C’est son opinion de la société (- – -) et des structures sociales et culturelles (+ + +) ces dernières étant, en tant que telles, forcément bénéfiques. Mais qu’avons-nous à faire de son opinion, de ses épanchements ?
On voit bien l’effet de l’emploi de ce caractère affectif de la langue à propos de choses qui concernent les autres, voire tout le monde.
Quand on parle de donner un sens à sa vie, en réalité, on parle de donner de la valeur à sa vie, et cette valeur a pour but de rendre sa vie aimable.
C’est que – victimes toutes désignées – nous avons appris la langue à une époque où justement, nous ne savions rien d’elle. Il suffisait qu’une personne que nous aimions ou admirions ou qui faisait autorité dise quelque chose, pour que nous prenions cela pour la vérité. Et « cela », c’était justement un point de vue subjectif, affectif. En plus, nous avons eu l’impression que les adultes étaient d’accord entre eux, communiaient entre eux autour de certains mots, idées qui faisaient autorité. (C’était une illusion bien sûr) Nous avons donc adoptés ces opinions, ces affects.
Et cela a continué à l’école. Nous avons adhéré à toutes ces opinions, adopté ces affects pour être aimables, aimés, sans rien vérifier du tout. D’autant plus que ces jugements étaient des affirmations et ces affirmations semblaient un moyen de se faire respecter et de réussir.
Tant d’enfants qui entrent dans un monde, une vie où tout a déjà été évalué, jugé, par les adultes, une vie, un monde qu’ils ne peuvent expérimenter par eux-mêmes, éprouver par eux-mêmes, même quand ils ne courent aucun danger.
Parler c’est chercher l’accord sur le sens et surtout sur le prix, la valeur de ce dont on parle : mêmes sentiments. C’est l’appât et le poisson. On veut tous être aimés. Il suffit que quelqu’un nous fasse croire qu’il nous aime d’une façon ou d’une autre (qu’il nous comprend, qu’il nous estime, qu’il compatit, qu’il nous reconnait etc etc), « qu’il connaît ses brebis », et on est pris. On projette sur lui les sentiments que l’on voudrait qu’il éprouve pour nous..
Il s’agit donc bien de donner de la valeur à sa vie, d’être aimés. Voir tout ce qu’on fait ou tout ce qu’on cherche à faire à cause de la cote que cela peut avoir, du bas en haut de l’échelle sociale. Il n’y a que les critères qui changent ( voiture puissante ou beau bateau ou tableau de maître)
Dit autrement : quand on porte un jugement, qu’on s’engage (affectivement) en faveur de ceci ou cela, on ne se rend pas compte (voir CYRULNIK) que l’on est dépendant de sentiments dont on a hérité, qui nous ont gagné. Ce qui fait (voir CYRULNIK et tous les autres cas semblables) que l’on fait comme si ce jugement, ces affects, allaient de soi, comme si tout le monde allait naturellement partager ses sentiments.
Quand l’adulte veut, par exemple, que l’enfant soit comme ceci ou se comporte comme cela, il ne sait pas pourquoi il veut cela et pas autre chose (subjectivité : pas de preuve de la vérité de cela), ou il ne sait pas pourquoi survient cette pensée, cette raison à partir de laquelle, ou en fonction de laquelle il veut cela. Il ne sait pas le pourquoi de cet attachement à cette idée. Il est convaincu, c’est tout. Cela vient de loin.
Ainsi, l’adhésion (mouvement affectif) est un élément essentiel du lien social : avoir des affects semblables. Mais ils sont conditionnés ou irrationnels, inexplicables, difficilement contrôlables.
Tous ces jugements, partis-pris, opinions, engouements, critiques, admirations, éloges, enthousiasmes, passions, détestations etc etc sont les éléments essentiels de l’histoire, du mythe. Il n’y a pas de bonne histoire, de mythe, sans grands sentiments, grandes émotions, puissants affects, personnages extraordinaires. Depuis les grands récits de l’origine, grandes épopées, jusqu’aux histoires que l’on nous raconte aujourd’hui, les ingrédients sont toujours ceux-là. Seuls le type de personnage, le décors, le genre d’exploits et de qualités, changent.
C’est qu’il est question ici d’une conception ou d’une présentation de l’amour idéologique (chrétien ou autre) qui prend la place de l’amour naturel. Cette conception ou présentation est inséparable de la haine. Ce lien social tourne facilement au vinaigre. C’est pour des mots, indépendamment de la réalité ou de l’expérience, que l’on éprouve ces sentiments, parce que ces mots impliquent ou suggèrent un certain type d’homme. (Celui qui est créatif, qui collabore à la fondations de structures sociales et culturelles etc)
L’amour idéologique obéit à certaines raisons. L’amour n’est pas, ne doit pas être l’amour spontané, singulier, d’un individu pour un autre, mais l’amour d’un concept d’homme conforme à la socio-culture pour un concept d’homme semblable. Ce qui implique la haine des hommes différents.
C’est l’amour sous conditions. (cher aux religions : exclusivité, exigence insatiable, conditions innombrables, preuve toujours future etc)
Notre amour naturel s’est porté , sans que nous y prenions garde, vers autre chose que l’être : vers notre idée de l’être, vers celui qui semblait savoir, puis nous avons cru que notre idée de l’être, notre idée de celui qui sait, était l’être. Cette confusion passe d’abord par les affects.
L’enfant ne peut rejeter, mettre en doute les sentiments, émotions exprimés par une personne, parce qu’il ne saurait les distinguer de cette personne et parce qu’il est aussi, personnellement, touché. Même aujourd’hui, il est possible de justifier l’usage de certains mots, d’argumenter dans ce sens, il est toujours impossible de justifier le degré d’amour ou de haine, la dose d’affects exprimés (pourquoi pas plus, pourquoi pas moins ?
- Tu m’aimes un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout.
- Passionnément.
- Pourquoi passionnément et pourquoi pas à la folie ?
En morale, en psychologie, en religion, en politique (spécialement voués à la définition de l’homme : tous ces gens ont un projet collectif, c’est à dire qu’ils veulent appliquer à tous leur conception de l’Homme. ) on a pu nous faire des promesses, on a pu nous convaincre, avec force démonstrations affectives, d’adopter telle idée morale, psychologique, religieuse, politique, mais jamais personne ne s’est engagé à nous dédommager si c’était faux ou si cela échouait.
Tout le monde croit en quelque chose et croit qu’en servant cette cause, d’une façon ou d’une autre, ici-bas ou dans l’au-delà, conformément à la nature de la cause (cause morale, psychologique etc) il sera récompensé, touchera les bénéfices de son dévouement.
Nous rendons des comptes intérieurement, nous prenons à témoin une autorité intérieure, nous comptons sur cette instance, et nous nous mettons en colère ou nous nous désespérons ou nous cherchons désespérément la raison de notre échec quand ce que nous espérions n’arrive pas. Mais nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes si nous avons cru en l’authenticité des sentiments de ces promoteurs d’idées. Aucun grief à qui que ce soit n’est possible car nous savons bien que personne ne s’est engagé sur des choses précises mettant en gage des choses précises.
Le lien social idéologique était imaginaire.
» Les hommes ne vivraient pas longtemps en société, s’ils n’étaient les dupes les uns des autres » (LA ROCHEFOUCAULD)
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