La société, évidemment, on ne l’a jamais vue traverser la rue, on ne l’a jamais rencontrée, on n’a jamais lu sa définition quelque part. Peut-on en conclure que la société n’est rien d’autre que l’idée que chacun s’en fait ?
Il y a des moments où on se heurte à une réalité. C’est la réalité d’une force au service d’un pouvoir que ce pouvoir s’appuie sur des lois ou non. Quand on transgresse une loi, un code, un règlement, on a rapidement ou éventuellement affaire à la force du pouvoir. (Réalité parce que c’est plus fort que mon désir.) Mesures de rétorsion ou contraintes physiques.
D’où la nécessité d’éviter toute relation avec une personne disposant de ce pouvoir. (De la même façon que l’on se méfie de quelqu’un qui braque une arme sur soi). D’où la nécessité aussi de connaître le pouvoir des personnes avec lesquelles on est en relation soit pour connaître le risque que l’on court en cas d’affrontement, soit pour rester en dehors de ce pouvoir.
Toute défaite renforce le pouvoir. Avec lui, il faut s’assurer une victoire certaine.
» Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse à vous-même «
(CONFUCIUS)
» Ne fais rien à ton voisin que tu ne voudais pas le voir faire à ton égard par la suite «
MAHÂBHARATA (Hindouisme)
» Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse » (Judaïsme)
Nous sommes ici, non pas dans l’idée préconçue, dans le préjugé à propos d’autrui, mais dans le refus du pouvoir, dans le règne de l’interrogation, de l’examen de conscience, de la solitude, de la responsabilité. C’est un retour à soi.
Cet adage est incompatible avec l’exercice du pouvoir au nom d’une fonction ou d’une loi.
Le chef d’Etat peut envoyer tranquillement un peuple se faire tuer à la guerre alors qu’il ne voudrait pas que le peuple l’envoie se faire tuer. Le juge peut envoyer un condamné dans une prison indigne alors qu’il ne voudrait pas que cet homme l’envoie vivre dans une prison indigne. Un homme politique peut prendre au peuple l’argent qu’il désire pour le donner à ceux qu’il veut alors qu’il ne voudrait pas que le peuple lui prenne son argent pour le donner à ceux qu’il souhaite. Le policier peut humilier un suspect alors qu’il ne voudrait pas que ce suspect l’humilie. Le patron peut licencier ses employés alors qu’il ne voudrait pas que ses employés le licencient etc
La loi les autorise à faire ce qu’ils font, à se distinguer de façon radicale de ceux qu’ils traitent ainsi. C’est l’exercice du pouvoir dans l’intérêt supposé de la fonction.
Qui pense ? Non plus un individu mais un personnage conceptuel (rôle, fonction, idée). Le rôle – un rôle défini – est joué. Un personnage conceptuel défini n’est pas une réalité. C’est une abstraction qui représente une autre abstraction : une fonction, une loi, un intérêt supérieur, une pensée.
Hélas, nous aussi nous fonctionnons plus ou moins ainsi. Nous aussi nous nous dispensons de nous interroger personnellement pour savoir si nous ne risquons pas de faire à autrui, au nom d’un intérêt supérieur – l’intérêt supérieur de l’idée, de la cause que l’on nous a persuadé d’épouser – ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fasse.
Le pouvoir est remplacé par la persuasion. L’obéissance prend la forme de la foi. La loi est remplacée par ce qu’on appellera : la supposée réalité (future). La force est remplacée par le caractère impérieux des pensées. C’est ainsi que c’est présenté ou que cela fonctionne.
En effet, quand nous nous identifions à une cause, un bien, un intérêt général ou commun, à l’idée d’une société idéale -et qui dit société idéale, dit homme idéal constituant cette société – nous nous abstrayons pour représenter cette abstraction. La fin justifie les moyens ou, du moins permet de ne pas trop s’interroger sur les moyens, sur la façon dont on traite et considère les autres quand on sert cette Idée..
Et pour cause, les autres ne sont plus des semblables, des êtres vivants, des êtres de désir et de souffrance, ce ne sont plus que des objets de pensée dans notre pensée. On n’a jamais vu un objet de pensée – cette représentation dans notre esprit – être libre, souffrir et vivre réellement.
Pour faire une société, il suffit d’être deux, l’un pensant l’autre. Quand le premier pense le second, il élabore une société pensée par lui qui les inclut tous les deux. Dans la pensée d’une société, d’une collectivité, chacun de ses membres est un objet de pensée.
Or, à société unie, intégrée, citoyens transparents, semblables.
Notre idée du lien social – ce que tout le monde devrait faire – est un prétexte à la tyrannie. Les relations, il n’y a rien de mal à cela, au contraire. Sauf que celui qui pense ces relations, pense ce qu’elles devraient être dans la société à laquelle il croit, puis fait pression sur les autres pour qu’ils adoptent ce type de relation, qu’ils propagent ce type de lien social : faire ceci, c’est bien, faire cela, c’est très bien, faire cela, c’est mal.
Autrefois, à l’époque où la religion régnait dans les consciences, le lien social consistait en l’application des vertus correspondantes. Aujourd’hui, le lien social s’est fortement teinté de socio-psychologie sans rompre avec la morale d’antan.
(Inutile de raconter, par exemple, que la France est déchristianisée si la morale en vigueur est fortement inspirée du christianisme)
Il y a longtemps que le citoyen a oublié l’adage ci-dessus et qu’il ne se demande plus s’il aimerait renoncer à ses ressentis, son esprit critique, sa liberté comme il presse les autres de le faire ; qu’il ne se demande plus s’il aimerait se sacrifier pour une cause abstraite comme il presse les autres de le faire etc Ses convictions sont un excellent alibi.
On ne se le demande plus parce qu’un personnage conceptuel abstrait au service d’une idée générale abstraite ne remet pas en cause le fait qu’il est un personnage conceptuel, et parce qu’il y a certains avantages, plaisirs à en retirer.
Personne ne se dévouerait, ne se sacrifierait réellement pour une pure idée générale ou abstraite et absolument étrangère – la nation, la religion, la société ou le modèle d’Homme, le bonheur collectif, le progrès, le lien social, la citoyenneté, l’entreprise, l’idée de père ou de mère etc etc
Outre la bonne conscience qu’elle procure, quand on s’identifie, fait sienne l’idée, la cause, après avoir été convaincu par l’entourage et en avoir fait une vérité, le succès, la réputation, le progrès de la cause devient son propre succès, sa propre réputation, son propre progrès. C’est un moyen détourné, d’en retirer un avantage et un plaisir tout personnels. Et surtout, surtout, c’est une façon de réduire ou d’effacer momentanément le grand problème de l’existence : le sentiment de séparation, d’isolement, de limitation, de vide, en se fondant, mentalement, dans une grande abstraction collective.
Entre l’utilisation d’un pouvoir et de la force qu’il octroie et l’instrumentalisation des autres grâce à la persuasion, à mi-chemin ou à cheval entre ces deux cas, on trouve, par exemple, l’expérience de MILGRAM ou le « Jeu de la mort »
Le scientifique et la télévision à travers son animatrice sont investis d’une autorité ; on ne peut dissocier totalement l’image d’une autorité et l’idée de pouvoir, même si ce dernier n’est pas défini. . D’où la menace vague, irrationnelle, de conséquences graves.
La condition fondamentale des expériences, c’est d’arriver à une séparation radicale entre celui qui exerce le pouvoir qui lui a été conféré et celui qui en est victime sous prétexte de jouer un rôle, de remplir une mission en faveur d’une grande cause. Alors il n’est plus question de se demander si on fait à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fasse. Nous sommes devenus un pur concept, ou avons cessé de fonctionner comme des individus.
Dans la société, les différences de statut social, de pouvoir, de savoir, tendent à justifier cette fonction de séparation, de fracture entre les individus.
On voit comment le fait de penser la collectivité (son bien, son bonheur, son salut etc) conduit irrémédiablement au malheur des êtres.
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