En guise d’introduction, quelques citations :
1 – « L’homme naît capable de plus de bien et de plus de mal que n’en sauraient imaginer les moralistes, car il n’a pas été créé à l’image des moralistes, il a été créé à l’image de Dieu » (G. BERNANOS)
2 – « En pays cannibale, le cannibalisme est moral « (S. BUTLER)
3 – « La morale commence là où s’arrête la police « (ALAIN) Un propos que STIRNER n’aurait pas désavoué.
4 – « Il ne faut de la morale et de la vertu qu’à ceux qui obéissent « (DIDEROT) Celui-là non plus. Propos confirmé tous les jours. (La morale, c’est pour le peuple. L’absence de scrupules, c’est pour les dirigeants)
5 – « La nature n’est ni morale, ni immorale, elle est radieusement, glorieusement amorale » (TH. MONOD)
On associe morale et lien social, ne serait-ce que parce que la morale est un vivre-ensemble. La morale serait une sorte de ciment social. (C’est ce qu’on lit ou entend partout) Le harcèlement moral, qui consiste à déstabiliser un individu, à saper ses valeurs, ses convictions morales, suppose que l’individu soit d’abord isolé.
La solidarité, à l’inverse, est à la fois une valeur morale et l’expression d’un lien social.
Mais il est facile de remettre en cause une moralité et d’en imposer une autre (voir citation n°4) quand on possède le pouvoir. C’est lui qui définit le cadre ou le sens moral (nation ou institution ou groupe etc chacun de ces cadres possédant son éthique particulière éventuellement en contradiction avec l’éthique des autres cadres) Le pouvoir représente l’autorité, le père, (Dieu éventuellement) d’où est venue la morale, et il est, de plus, détenteur de la force.
La morale, ce sont des concepts que l’on a érigés en valeurs humaines. Le concept de hasard ou de vide ne représente pas, généralement, une valeur humaine. Le concept de liberté ou de responsabilité représente une valeur humaine. Il n’y a pas de morale, on va le voir, sans concepts. La morale est une affaire de pensée, de savoir. (voir citation n°5)
Concept, cela signifie que c’est indépendant des individus, c’est objectif. Autrement dit, le concept « responsabilité », par exemple, est une valeur humaine pour tous, indépendamment des particularités et des opinions de chacun.
Valeur humaine, cela signifie que c’est, à la fois : un objectif pour chacun, un moyen de s’améliorer, d’acquérir de la valeur et un critère de jugement.
Un objectif, cela signifie que tout le monde doit tendre, s’efforcer vers lui.
Un moyen de s’améliorer, cela signifie que nous sommes en présence de quelque chose qui nous est supérieur ou de quelque chose qui peut combler notre insuffisance, notre manque.
Un critère de jugement, cela signifie que grâce à ce concept de valeur, on va pouvoir trier, sélectionner, juger les individus. Les bons à droite, les mauvais à gauche.
Mais attention, les concepts de valeur humaine sont omniprésents, si ce n’est pas explicitement, c’est par métaphore (genre : tu as élevé un « mur » entre nous).
Pourquoi accorde-t-on de la valeur à certains concepts ? Ou pourquoi a-t-on privilégié tel concept à tel autre ? On ne le saura jamais. C’est une tradition. (voir citation n°2) Les traditions varient. Quand on veut justifier un concept de valeur, on a recours à d’autres concepts de valeur que l’on exclut de justifier pour la simple raison que la morale est composée de critères objectifs et d’autorité. On ne la fonde pas sur une réalité humaine véritable, mais sur un système de pensée. Un système de pensée doit être cohérent, se suffire à lui-même ou être clos sur lui-même et s’affirmer comme la vérité.
Ainsi, une morale, le système de pensée correspondant avec ses petites et grandes valeurs et les rapports entre elles, a comme unique but son propre intérêt. Elle ne sert qu’elle-même. Le but ou la raison d’être de la morale est le progrès de l’être moral correspondant. Elle utilise, exploite, les individus pour son propre profit, son propre triomphe. Face à elle, ils n’existent pas. Elle est au-dessus (valeur, objectif) ils sont en-dessous. La morale est intrinsèquement égoïste et méprisante voire humiliante (elle rabaisse) donc immorale.
Histoire de se constituer une identité, une personnalité – et une identité gratifiante, estimée – on embrasse certaines morales, certains systèmes de pensée, c’est une (grande ou belle) cause. La cause que l’on place au-dessus de tout. De cette façon, et par osmose, on devient sectaire et méprisant donc immoral. En effet, comment la conviction de détenir et d’exprimer le bien collectif, général pourrait-elle ne pas rendre suffisant et prétentieux. Comment le principe d’exclusion des autres morales pourrait-il ne pas rendre intolérant.
Les concepts de valeurs, en tant que critères pertinents, sont source de discrimination, d’exclusion, de condamnation, de haine. Excellent exemple : les évangiles.
Arrêtez de projeter votre idéal d’homme, vos fantasmes, vos désirs d’un père, d’un sauveur, sur Jésus. Reprenez vos esprits. Je vous suggère de les relire en chaussant certaines lunettes, ou sous un angle bien précis. Ces lunettes, cet angle, c’est justement ceux du jugement. Le jugement est omniprésent. C’est l’âme, la substance des évangiles, le sens du personnage Jésus. Nous avons les commandements, les préceptes, les prescriptions, les exemples édifiants, les exigences, comme critères. Nous avons les exclusions, jugements, condamnations, discriminations, châtiments, menaces qui en découlent. Et par opposition, nous avons les élus, les éloges, les promesses. Si on s’amuse à enlever tout cela ou à nier tous les jugements, tous les préceptes, toutes les valeurs, il ne reste quasiment rien. Les lunettes n’avaient pas de verres. L’angle était le bon.
Des principes formalisés, édictés, figés, qui règnent de façon absolue cela s’appelle la dictature. Règne de la peur Combien de fanatiques n’a-t-on pas vu. (voir citation n°1)
Morale = bien et mal. Le bien ou le mal n’ont aucun sens, aucune justification si ce n’est pas le bien ou le mal de quelqu’un. Quelle absurdité ce serait de déclarer mal, une atteinte à une idée, un système de pensée. On sait tous que si certains le font, c’est parce qu’ils s’identifient à cette idée. (Mais ça, c’est leur affaire) A-t-on déjà vu une idée ou un système de pensée souffrir ? Quelle absurdité ce serait de déclarer que le bien (moral) n’est le bien de personne, mais seulement d’une idée.
Le bien ou le mal de quelqu’un ? Ce ne peut être le bien ou le mal de l’homme en général, d’une abstraction, d’une idée – on retomberait dans les cas précédents – il faut que ce soit le bien ou le mal de personnes réelles. Il faut que ce soit un bien ou un mal réel, pas un bien ou un mal abstrait… Ce bien n’est pas fixé à l’avance. Il n’est pas préconçu.
D’où l’immoralité de la morale. Non seulement elle ne peut dire le bien ou le mal réel d’individus réels, mais elle conduit, comme dans le harcèlement moral, à nier le mal réel, à nier et opprimer l’individu réel. Si vous croyez que j’exagère, niez-vous que l’on suppose sans cesse que les autres se basent sur les mêmes présupposés moraux que nous – il est possible que le contraire ne nous effleure même pas – et que nous acceptons difficilement qu’ils se basent sur d’autres présupposés moraux ou qu’ils ne se conforment pas à nos présupposés. Ce qui s’observe dans la vie quotidienne se vérifie, à une échelle plus grande, et de façon plus grave, dans la société.
La morale est partout parce que le concept Homme, en tant que modèle, idéal, référence, est notre sujet principal. C’est en son nom que la morale existe. (vertu de la généralité homme, valeurs de la généralité homme, morale de la généralité homme ou d’un individu particulier en fonction de cette généralité idéale) Vous croyez que votre interlocuteur donne le même sens que vous à ce concept. Il n’en est rien. Les citations du début tendent à donner à l’homme un certain sens moral. Mais le sens que vous donnez à ce mot n’est pas le sens que je lui donne. Nous ne partons déjà pas de la même chose.
La prétention de la morale à généraliser – puisque les concepts généralisent, ce sont les mêmes pour tous, ils s’appliquent à l’idée « tous « – est la cause constante d’un désir d’ingérence, de pression, d’oppression. Le monde ira-t-il mieux si 7 milliards de prosélytes ou de moralistes se mêlent de vouloir réformer 6,999999999. milliards de prosélytes ou de moralistes ? Non, il ira mieux si 7 milliards d’individus s’occupent individuellement de se mettre en règle avec leur conscience. Ce qui ne nécessite aucune morale. La morale est immorale en ce qu’elle est source de désordre et de conflits.
Dire : la morale, c’est le vivre ensemble, c’est le lien social, c’est déjà se donner un air supérieur, se hisser au-dessus des autres, haranguer. C’est le vice profond des moralistes, psychologues, socio-politiques, religieux, spirituels etc de tous ceux qui pensent l’Homme. Arrêtez de vous prendre pour des gourous, des guides, des prophètes, des sauveurs, des sages etc
« Tous ensemble, l’homme est pleinement homme, tu aimeras le seigneur, la résilience c’est l’art de.., l’artiste est, la civilisation repose…, poser des interdits, l’objectif c’est la dynamique de vie, la charité est patiente, il faut coopérer, on n’appartient qu’à.soi » etc etc Mêlez-vous donc de vos affaires, ne nous impliquez pas dans vos histoires (on n’a pas gardé les cochons ensemble) ou essayez d’être pleinement, complètement l’individu déterminé, défini par votre propre idée avant de vouloir que nous le soyons, et voyez si cela fonctionne. Rayez le concept « Homme » (qui veut dire tous les hommes) de votre esprit, je ne suis pas votre Homme, ou alors, admettez que la morale, telle qu’on la pense, n’est qu’une convention, qu’un contrat, qu’un traité. C’est tout. (voir citation n°3)
La morale – mais le mot n’est pas adéquat – prend naissance quand on prend conscience de ses besoins profonds, de ses souffrances. C’est ce qui va inspirer des propos ou des pensées « moraux ». Ces propos sont déjà abusifs. Ils tendent à généraliser. Le mieux que l’on puisse dire, c’est : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse. Mais cela, c’est déjà antisocial (pas de différences entre les individus) surtout (comme on va le voir) si on complète par le pendant : n’accepte pas qu’autrui te fasse ce que tu ne lui ferais pas.
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