Le mot n’est pas la chose.
Nous avons parlé de l’essence de l’homme, de religion, de l’homme collectif, du bien commun, du principe de réciprocité, des consensus, de l’hubris, de tartufferie, de transmission, pour montrer en quoi notre position était intenable, et que le lien social était principalement constitué de duperie et d’abdication. (lien social si bien exprimé par LA ROCHEFOUCAULD : » Les hommes ne vivraient pas longtemps en société, s’ils n’étaient les dupes les uns des autres »et DIDEROT : » La soumission à la volonté générale est le lien de toutes les sociétés »)
Pourquoi continuer à nier cela. Cela ne peut pas « marcher » tel qu’on le pense. Cela ne marchera jamais malgré toutes les tentatives, tous les efforts, tous les discours, toutes les cogitations des penseurs, pour justifier cette conception du lien social et toutes les mesures imaginables pour le restaurer. Cela peut même conduire à la folie ou à tous les excès comme on le constate régulièrement. .
Il faut complètement changer d’optique. Ce qui nous en dissuade, c’est l’importance croissante de l’idée ou de la valeur « société », (comme autrefois tout concourait à accroitre l’importance et l’emprise d’une religion ou d’une doctrine) et le matraquage incessant en vue de nous mobiliser en sa faveur. La société se met en scène, la société monopolise l’attention, la société appelle à l’aide, et les pompiers sont des pyromanes.
En fait, la volonté générale n’existe pas. Le bien commun n’existe pas. Ce n’est pas objectivable, ce n’est pas pensable. Donc il n’existe pas de penseur de cela. Penser, parler pour les autres, penser les autres est une énorme imposture. (Et il y en a des gens qui prétendent penser pour nous ou nous penser) Désolé, cela ne nous concerne pas (et nous ne pensons pas les autres comme nous ne pensons pas pour eux)
Toute conception de la société, du collectif est idéologique, théorique, passagère. C’est une élucubration, joyeuse ou triste, mais ridicule. Seul l’individu est réel, expérimentable, vivant. Donc le référent ultime, ce n’est pas une constitution ou une culture ou une civilisation ou un dogme, c’est lui.
Mais nous venons de voir que par un de ces tours de passe passe dont le mental a le secret, nous acceptons que certains pensent pour tout le monde ou pense tout le monde, à condition que tout le monde, ce soit les autres et pas soi. Et quand on est rassuré sur ce point, on accepte que tout le monde, ce n’est pas celui qui parle non plus. (se duper les uns les autres et masquer l’abdication)
Non seulement il n’y a pas de société idéale, mais il n’y a pas de société que l’on puisse définir comme étant souhaitable pour l’imposer ensuite à tous et pour vouloir ensuite la préserver, la conserver à tout prix ou n’accepter de la modifier que conformément aux désidératas d’une petite minorité censée savoir ce qui est bon pour tous.
Que vaut ce genre d’élucubration devant le problème véritable de quelqu’un ?
Et pourtant, quel est le but, quel est le souci principal des personnes et institutions qui ont la charge de s’occuper ou d’éduquer des enfants ? Est-ce l’intérêt de la société ou le bien de l’enfant lui-même ? C’est plutôt l’intérêt de la société, et il faut beaucoup de cogitation, il faut se tordre l’esprit pour se convaincre que l’intérêt de la société coïncide avec le bien de l’enfant.
Bien sûr, il y a des problèmes pratiques à régler, une organisation à mettre en place, des biens matériels à partager, des besoins fondamentaux à satisfaire, ce qui n’est pas fait, on le sait – c’est la fonction de la pensée de s’appliquer à la matière, au concret, c’est ce qui justifie les structures sociales – mais la liberté de conscience n’est pas objectivable et normalisable. (Le moins d’Etat possible disait en substance THOREAU, oui mais à condition que l’on ne retrouve pas des petits potentats ou illuminés locaux)
Qu’est-ce que le bien commun ? Une façon unique ou commune d’accéder au bonheur (« bien » : dans l’intérêt de toutes les facultés humaines)
Personne ne peut dire à tout le monde : ceci, c’est pour votre bien ; ceci, c’est la bonne façon de penser ; ceci vous rendra heureux ; ceci, c’est la bonne façon de vivre. Quelle personne sensée, saine voudrait vivre dans un pays où on aurait comme règle d’or : ici, on ne regarde pas, on ne ressent pas, on n’écoute pas, on ne tient aucun compte de ce qu’on éprouve, on ne fait aucune différence entre les individus ; ici on pense seulement, on généralise. Quelle personne sensée, saine voudrait vivre dans un pays où on déclarerait que la vie de tout le monde doit se conformer à ce qui est écrit dans un livre.
Chercher dans une idée, un système, la solution ou le remède aux problèmes spirituels, existentiels, psychologiques, affectifs etc des individus est aberrant. Non seulement cela ne sera pas la solution (jamais on n’a vu une idée générale supprimer les problèmes de tout le monde), mais cela nous égarera et nous en éloignera encore.
Autrement dit, il n’y a pas de valeurs. Le mot valeur n’a pas de sens. Il n’y a pas de morale. C’est l’individu la valeur.
Donc, exit les religions (et malheureusement, les solutions religieuses ont le vent en poupe, cela ne donnera rien de bon, c’est garanti) la psychologie, les idéologies etc ; exit, tous les propos qui contiendraient une conception de l’homme, une conception du bien commun c’est à dire du bonheur en général ; exit tous les mots qui passent pour être des valeurs (synonymes de bien) communes. Les réalités humaines qu’ils voudraient désigner et qui sont censées être communes, générales, n’existent pas. Les réalités humaines, vivantes, changeantes, n’ont rien à voir avec le sens que l’on donne au mot.
Il ne faut pas se laisser piéger par la prétention des mots à être partagés ou généraux, c’est à dire à avoir le même sens pour tout le monde et à appliquer à tout le monde ce sens donné quand ils concernent les êtres. C’est faux. Ainsi, un mot donné n’a pas la même valeur pour tout le monde, et peut-être ne représente-t-il aucune valeur pour certains.
Il ne faut pas se laisser piéger par ceux qui exploitent cette caractéristique des mots et sous-entendent ou prennent pour acquis que nous donnons à leurs mots le même sens et la même valeur qu’eux. Il n’en est rien. (cela devrait paraître particulièrement évident à tout le monde avec les mots concernant l’homme et sa vie) Ainsi, ceux-là, seront tout particulièrement portés à nous faire des procès pour avoir utilisé tel ou tel mot. C’est qu’ils ne peuvent concevoir la position saine qui serait la nôtre et qui veut que l’on n’exprime que sa propre opinion, que son propre ressenti. (ce n’est que moi qui parle, et cela n’est valable que pour moi, dans ma vie) Ils projettent sur nous l’ambition qui est la leur de vouloir faire système et de généraliser leur point de vue parce que eux parlent pour faire système et imposer leurs vues aux autres. Ils veulent être des autorités et le fait que les mots ont tendance à généraliser, donc que ceux qui les prononcent ont l’air de faire autorité les met en transe . Comme si certains mots étaient la chasse gardée de certains.
Ils ne peuvent pas concevoir qu’il n’y a pas de vérité objective à défendre dans les mots.
Donc, il ne saurait être question d’accepter que quelqu’un, aussi prestigieux soit-il, définisse le bien commun, parle au nom de tous.
On ne fait pas souffrir un mot, un concept, une idée. On ne commet aucun sacrilège à injurier un mot, un concept, une idée (oui aux blasphèmes, aux caricatures). Non seulement le mot, le concept, l’idée n’est pas vivant, mais croire qu’attaquer le mot c’est attaquer la chose, c’est insinuer que le mot est la chose. Et ce n’est pas étonnant si on pense que la personne doit être le mot, le concept l’idée, doit s’identifier à lui.
C’est ce que font les pyromanes : ils attisent le feu des passions, soit en voulant à toute force que l’on se confonde avec des mots, soit en voulant à toute force que l’on attente aux personnes en attentant aux mots ou en prononçant certains mots. Mais ce n’est pas étonnant, c’est même inéluctable, puisque ces mots ne désignent que les représentations propres à chacun. In fine, c’est la manifestation d’un orgueil démesuré.
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