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NORMALISATION, FORMATAGE ET LIEN SOCIAL

Supposons que je doive exprimer une impression personnelle ou rendre compte d’une expérience personnelle vraiment inédite, hors du commun, ou supposons que je doive décrire une chose étrange que je suis le seul à voir, on sera attentif à mon témoignage, on ne le remettra pas en cause, on ne fera pas de remarques sur ma façon de m’exprimer, on ne portera pas de jugement sur mon témoignage. Etant le témoin unique de ce dont je parle et étant donné que ce dont je parle fait l’objet d’une perception directe, on considérera, si on est intéressé par cette chose, que je fais autorité pour en parler.

Il semble que cela ne nous arrive pas souvent d’être dans cette situation. Dans cette situation, il se pourrait que nous n’ayons de compte à rendre à personne : les mots pour décrire sont nos mots, leur sens est notre sens, ils rendent compte de notre expérience, et notre but unique est d’être fidèle à celle-ci. Cela peut être la seule chose qui nous importe. Nous ne nous soucions pas du tout de plaire à nos auditeurs ou de nous inscrire dans un savoir établi.

Pourtant, ici et maintenant, si nous ne poursuivons aucun but, si nous ne dépendons de personne dans la circonstance, ce que nous ressentons ou éprouvons, ce que nous voyons, entendons etc ce que nous désirons, à cet instant même, nous sommes bien les seuls à y avoir accès, à pouvoir en parler. Les autres n’ont rien à redire à propos de la façon dont nous vivons cet instant présent et en rendons compte.

Oui, mais la plupart du temps, dans la communication écrite ou orale, les choses ne se passent pas ainsi, on ne communique pas à propos de l’instant présent, ni même, à propos de ce que nous avons vu, fait, ressenti etc dans le but d’en rendre fidèlement compte. On a été dressé à répéter ce qu’on nous disait, à s’exprimer de la façon dont il fallait le faire. Dans la société, on utilise, on doit utiliser les mots qu’on a entendu prononcer ; on parle, on doit parler de ce qu’on a entendu dire ; on essaie, on doit essayer d’utiliser les tournures qui ont cours ; on rend compte, on doit rendre compte des discours, des idées des autres ; on porte, on doit porter les jugements qu’il faut porter. Pourquoi ?

Pour la simple et unique raison qu’il n’est pas possible de vérifier si ce que les mots des autres désignent existe bien, si ce que les mots des autres décrivent est bien tel que les mots le disent, si les choses se passent vraiment tel que les mots des autres le prétendent. Nous devons nous contenter de ce qu’on nous a dit : les discours ou commentaires ambiants ou les déclarations ou prétendues connaissances de ceux qui nous ont précédés. C’est notre seule source, notre seule référence. Il y a un nombre incalculable de mots, de prétendues connaissances, sans aucun référent expérimentable. Tout ce qui est du domaine moral, psychologique, philosophique, religieux, sociologique, politique, esthétique n’existe que dans les discours et nulle part ailleurs, n’a fait l’objet et ne peut faire l’objet d’aucune vérification de notre part .

Cette répétition pourrait être un jeu charmant sans conséquence. Mais ces allégations, affirmations qu’il n’est pas possible de vérifier, ces façons de parler, ces jugements que l’on doit répéter ou reproduire fidèlement constituent une partie importante de ce qu’on appelle la culture, celle que l’on doit assimiler pour la restituer. Dans les domaines ci-dessus, il ne s’agit pas d’expérimenter ce que les mots désignent, il ne s’agit pas de vérifier si les choses se passent comme prévu ou sont comme il est dit, il s’agit seulement d’y croire et de vivre selon ces croyances ou de répéter ces croyances.

Canons, règles, normes arbitraires ou traditionnels. Entités ou référents imaginaires. Echelles de valeur gratuites sont destinés à former le sujet. Notre identité n’est pas constituée de savoirs exacts, mais de croyances, d’attachements, d’opinions, de quêtes, ceux-là mêmes que tel psychologue, tel religieux, tel philosophe, tel politique, tel penseur, à travers leurs plaidoyers auront réussi à nous transmettre. Le sujet est, par définition, normalisé, formaté. C’est aussi cela, le lien social.

Mais ce n’est pas si simple de répéter. Il ne s’agit pas d’être exact. Dans la mesure où notre réussite sociale, notre intégration, notre conformité sont à ce prix, dans la mesure où on a affaire à des gens qui détiennent un pouvoir, dans la mesure où toute vérification est impossible, où nous dépendons totalement du discours établi, de ceux qui le tiennent et des critères qu’ils voudront bien inventer pour juger de la conformité, de la valeur, de ce qu’on dit (voir l’école et une certaine culture), notre dépendance est grande.

La socio-culture représente donc le lien social quand elle rime avec transmission, patrimoine, norme, règle, panthéon, axiomes et valeurs, jugements établis, concepts clés réservés aux intellos etc Pour user différemment de la langue, pour penser différemment, pour juger différemment, il faut le justifier. S’il ne s’agit que de répéter, si aucune once d’autorité personnelle fondée sur une véritable expérience n’existe à propos de ce dont parlent les autres, c’est impossible. Il faut tout reproduire, fidèlement, plaire au petit potentat de circonstance.

Rien de tel que des gens normalisés, formatés pour construire du lien social. Quel magnifique lien social qu’une chaîne d’individus standardisés.

Dans le but de renforcer le pouvoir établi, de consolider ce genre de lien social, il est important de développer au maximum les domaines fumeux (hors-sol) comme ceux que nous avons cités au-dessus et ainsi d’augmenter le nombre de préjugés, d’idées reçues, de normes convenues, de valeurs établies. C’est augmenter la dépendance.

Communiquer ? Tout dépend avec qui et comment. Ce n’est pas toujours souhaitable. Le mot peut être un maître tyrannique. Il nous invite à généraliser, à systématiser, puis à nous engager témérairement car il est essentiellement vecteur d’idées reçues. Dans la vie quotidienne, entre amis, naïvement, on utilise les mots d’abord et surtout pour parler de nous. Ce sont nos mots, c’est notre sens. Et cela ne porte pas à conséquence. Il y a du lien social, mais il n’est pas théorisé.

Mais si jamais nous avons le moindre désir de convaincre les autres de la justesse de nos idées, le moindre désir de faire système, si nous avons affaire à quelqu’un qui a une petite parcelle d’autorité et qui en use, si nous avons besoin d’une reconnaissance de la société, nous sommes obligés de donner à nos mots le sens que l’on croit que les autres leur donnent ou le sens que l’on croit qu’il faut leur donner d’après le savoir établi. Sottise de croire qu’une telle réalité générale, commune, existe. Nous sommes obligés d’être convenus. Nous essayons de répéter. Nous essayons d’être le sujet du discours établi. Parfois c’est un supplice que nous sommes obligés d’endurer.

Comment peut-on imposer des limites à la liberté d’expression, interdire telle opinion, créer des dogmes ? Quel que soit le sujet, dans la mesure où il est bien entendu que l’on ne prétend pas autre chose qu’exprimer son ressenti, son sentiment, son impression, sa pensée personnels, cette expression n’empiète pas sur la liberté de penser des autres.

 

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