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MYTHE, ADHESION ET LIEN SOCIAL, 3

 

Il y a la tendresse, l’empathie, l’indulgence, le fait d’être épaté et il y a la révérence, le sentiment de sacré, l’admiration au bord de la vénération, la considération, la crainte, le devoir d’honneur, la déférence, l’amour sublime.

L’amour platonique est associé à un moment de l’adolescence. L’adulte le regarde avec indulgence ou amusement ou tendresse . Et pourtant, il en est, lui-même, gravement atteint même si cela ne semble plus avoir de rapports avec un sentiment amoureux.

L’amoureux platonique sublime le visage, les apparences de la personne aimée, il leur prête une nature spéciale, spirituelle, il la désincarne, il l’idéalise.

L’amour est le lien social par excellence (eros, agapé, charité) parce que, à la base ou à la naissance, nous aimons naturellement et nous aimons naturellement être aimés. Le but de la socio-culture est de l’encadrer, de lui donner un sens et une fonction particuliers, puis de l’utiliser.

«  L’amour est une vaste exigence religieuse qui ne se borne pas à l’amour pour Dieu et pour l’homme, mais domine tous les rapports des hommes. A la base de tous nos actes, de tous nos pensers, de tous nos vouloirs, il doit y avoir l’amour. Ainsi, nous pouvons juger, mais avec amour. On peut critiquer même profondément la bible, mais le critique doit avant tout l’aimer et voir en elle le livre saint. Cela signifie-t-il autre chose que ceci : on ne peut la critiquer à mort, on doit la laisser subsister comme une chose sacrée, indestructible. «  (STIRNER)

La société en fait un idéal pour qu’il soit bien admis que pour être aimé ou pour aimer, il faut le mériter, il faut s’améliorer. Il faut être conscient qu’on n’en est pas vraiment digne. Il faut correspondre à des critères. Il faut voir l’amour comme un mystère qui nous dépasse et auquel certaines autorités sont plus initiées que nous. Quand on s’élève dans l’échelle sociale, on peut de plus en plus porter des jugements d’autorité (ce n’est plus une opinion personnelle, subjective) sur les hommes et leurs oeuvres. (Il y même des métiers pour ça) C’est la classe ! Décréter leur valeur, décider qui et quoi doit être aimé et qui et quoi ne doit pas l’être, c’est prétendre incarner l’amour juste.

L’amour, ainsi conçu, se présente, s’appréhende comme une sorte d’expression de certaines qualités morales ou psychologiques, comme une qualité humaine que posséderait une personne. Ses formes sociales sont reconnues. L’amour dans un couple ou dans la société se prête volontiers à la définition. Il satisfait aux critères psychologiques, sociologiques ou religieux en cours. Critères psychologiques correspondants à des normes issues d’un salmigondis de théories de différents psychologues ; critères religieux issus des enseignements sacrés. Portrait de l’Homme. On vous dit comment. Comment dirait-on que c’est de l’amour si on n’avait pas tout ça ?

« La personne est indigne de cet amour, parce qu’elle est égoïste, qu’elle n’est pas l’Homme, l’idée à laquelle seule peut s’attacher l’intérêt spirituel » (STIRNER)

Oui mais pourquoi serait-ce cela l’amour ? Que sait-on de l’amour en dehors de ces conceptions conditionnées ?

L’amour est un concept. C’est notre idée de l’amour. La croyance aux mots, aux concepts nous conduit à notre perte. Le ressenti, l’émotion laissent rapidement place à la pensée.

En même temps qu’il devient conceptuel et exigeant, l’amour se présente comme la vertu suprême, le devoir absolu, la condition et la justification de tout. Il est au-dessus de tout et sans cause. Du côté religion, Dieu est amour. Il n’y a pas de foi, d’espérance et de charité possibles si on n’aime pas Dieu d’abord. Du côté de la société, cela va de soi.

Nommer, c’est imaginer, particulièrement quand ce que l’on nomme est absent et plus encore quand ce qu’on nomme n’a jamais été rencontré. Nommer de l’utopique, l’imaginer, c’est la porte ouverte à tous les fantasmes . (Pourquoi dit-on que Dieu est amour alors qu’on n’a jamais rencontré Dieu et qu’on ne l’a jamais vu réellement à l’oeuvre)

 » Votre séculaire culture religieuse a mis sous vos yeux l’homme idéal, la femme idéale, et tente de les couler dans ce moule de perfection. C’est impossible. C’est contre-nature. La Nature crée activement des individus absolument uniques alors que la culture a inventé un seul modèle auquel on doit se conformer  » (U.G.)

L’amour naturel fait place au besoin de consolation, de réconfort, à la dépendance affective du fait de la conscience de son imperfection. 

L’amour est le lien social par excellence non seulement parce qu’il aimante, mais aussi parce qu’en tant que vertu cardinale et unanime, il permet de proscrire l’hostilité. Il faut aimer même ceux qui nous font du tort ou nous font souffrir. Il faut aimer ceux qui ne nous aiment pas. Il faut aimer ceux qui nous sont indifférents. Si on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche (et les fesses aussi éventuellement) . Ainsi, il faut aimer ceux qui, au nom d’une institution, d’un pouvoir ou d’une cause s’en prennent à nous ou nous demandent de nous sacrifier pour la sauvegarde de leurs intérêts. Il faut les aimer quand même, malgré ou en contradiction avec notre ressenti, notre conscience. Mais si on accepte que l’on nous fasse ce que l’on ne voudrait pas, on acceptera que l’on fasse à autrui ce qu’on ne voudrait pas lui faire. Sacrifier des individus à des idées.

C’est un moyen puissant pour étouffer, liquéfier toute velléité de révolte. C’est l’utilisation de l’amour. C’est le complément de la crainte.

«  Si l’amour est un commandement, une loi, je dois y être dressé, élevé ; si j’y porte atteinte, je dois être châtié. Par suite, on exercera sur moi les plus fortes influences morales pour m’amener à aimer« (STIRNER)

L’amour est donc cherché. Un certain amour est cherché. Un certain amour (conceptuel) est encensé. Il est donc projeté, imaginé, selon notre désir (puisqu’on désire aimer et être aimé), avec certaines personnes, certaines figures. C’est la loi de la connaissance et du désir : on projette à l’extérieur ce qui est à l’intérieur, et ceci d’autant plus qu’il est totalement imaginaire. C’est l’amour platonique des adultes qui s’exerce en dehors du champ sexuel, avec toutes les personnes possibles et à l’intérieur de ce champ abstrait, spirituel ou moral ou psychologique.

Que d’idéalisations, d’embellissement, de crédulité, d’espoirs, d’attentes, d’illusions, de fantasmes, d’amour ou d’enthousiasme pour certaines figures réelles ou imaginaires. Que de rêves grâce au mythe et à l’adhésion.

« L’amour devient aveugle et fou du fait qu’un « il faut » le soustrait à mon pouvoir, il devient romantique du fait qu’un « tu dois » pénètre en lui c’est à dire que l’objet me devient sacré ou que par le devoir, la conscience, le serment, je suis à lui…L’aimé est un objet que je dois aimer. Il n’est pas l’objet de mon amour parce que je l’aime, , mais il est, en soi et pour soi, objet d’amour » (STIRNER)

Un amour dénaturé, infantile, voilà comment on peut qualifier le sentiment que l’on a coupé de toute relation au corps, à l’organisme, à la sensibilité.

« Diviser la vie en matériel et spirituel n’a pour moi absolument aucun sens. Toute cette lavasse sur la vie spirituelle est née de l’hypothèse qu’il existe un esprit qui a une existence indépendante. Cette hypothèse n’a pas de sens «  (U.G.)

Il fallait inventer le fantasme de l’amour des idées, des abstractions, des essences, des généralités, des symboles, des images mentales, des concepts et présenter comme objectif, comme idéal, un être ou une instance purement spirituel, dépourvu de sens, capable de sentiments sublimes. Ainsi, une sorte d’aura enveloppe les personnes que nous idéalisons pour différentes raisons, et les situe d’emblée dans une autre dimension. Dans cette autre dimension, son corps est interdit (comme si on restait interdit), l’égalité ou la parité n’ont plus de sens, soi-même tend à disparaître. Tout comme pour l’amoureux transi.

Et bien évidemment, il devient impossible, de remettre en cause sérieusement la personne ainsi idéalisée ou fantasmée dans la mesure où l’on ne peut remettre en cause, dans l’instant, ses propres croyances et fantasmes. Et elle le sait.

Depuis que l’amour est un idéal dont nous ne nous sentons pas dignes, depuis que c’est devenu un enjeu d’amélioration, depuis que nous nous en faisons une image, nous sommes sous la coupe de ceux qui façonnent les mythes :

« Vous ne pouvez vous résoudre à envoyer au diable et les solutions et ceux qui vous les font miroiter. Le passé entier de l’humanité vous étouffe – qu’il disparaisse et il ne reste plus que le courage d’être. » (U.G.)

Aucune raison, a priori, de détester ses semblables, ses congénères. Mais aucune raison non plus d’y rajouter quoi que ce soit (par idéalisme) si l’inclination n’est pas là. Dans l’inclination, sensibilité et sensitivité y auront leur place.

 

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