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L’individu, et la société en tant qu’entité organisée, sont nécessairement en lutte. Ils se nient l’un l’autre. D’où les complications, problèmes sans nombre, insolubles, insurmontables de la vie en société.
En effet, toute cause collective, toute idée abstraite générale, toute société a pour unique objectif, son bien, son profit propres. Le reste est soit ignoré soit doit servir cet objectif. Dans la mesure où l’individu est le seul juge de son bien – ce bien étant à connaître et à réactualiser sans cesse – dans la mesure où ce bien est propre à cet individu singulier, individu et société ne peuvent qu’entrer en conflit. Chacun pour soi en quelque sorte. Il ne peut y avoir de paix.
Mais tandis que l’individu ne veut rien, le plus souvent, à la société, en tant que système idéologique, la société a des vues sur chaque individu.
Pourquoi la société et ses valeurs sont-elles à ce point égoïstes ?
« Qu’est-ce que sa cause (la cause de Dieu) ? A-t-il, comme on l’exige de nous, fait sienne une cause étrangère, la cause de la vérité, de l’amour ? Cette incompréhension vous révolte et vous nous enseignez que certes la cause de Dieu est celle de la vérité et de l’amour, mais que cette cause ne peut lui être étrangère parce que Dieu est lui-même vérité et amour….Il n’a souci que de sa cause….Dieu ne s’inquiète que de soi, ne s’occupe que de soi, ne pense qu’à soi, et n’a que soi en vue. Malheur à tout ce qui ne lui est pas très agréable »
« Comment en va-t-il avec l’humanité dont nous devons faire nôtre la cause ? Sa cause est-elle celle d’un autre et l’humanité sert-elle une cause supérieure ? Non, l’humanité n’a l’oeil que sur soi, l’humanité veut seulement favoriser l’humanité, l’humanité est à soi sa cause »
« Considérez un peuple défendu par des patriotes à toute épreuve. Les patriotes tombent dans des combats sanglants ou dans la lutte avec la faim ou la misère. La nation est satisfaite. L’engrais de leurs cadavres en a fait une nation florissante. Les individus sont morts pour la grande cause de la nation « .
« Voyez seulement les autres : la vérité, la liberté, l’humanité, la justice désirent-elles rien de plus que vous vous enthousiasmiez pour elles et les serviez ? »
Toutes ces entités n’ont mis leur cause en rien autre chose qu’elles-mêmes.
Il en est de même de la société ou de l’Etat, ils sont à eux-mêmes leur propre cause. Ils n’ont en vue qu’eux-mêmes. La société est l’unique cause ou l’unique objectif de la société.
Mais, dira-t-on, la société est censée prendre soin de ses membres, leur prodiguer ses bienfaits, ses dons.
Qui en bénéficie ? L’individu singulier, libre, ou le sujet dévoué et fidèle de la société, conforme à son idéologie, le rouage représentatif ? Remettez en cause la légitimité de la société et vous verrez si vous profitez toujours de ses largesses. Tel ce sultan :
« Mais voyez pourtant ce Sultan qui a un tel souci des siens. N’est-il pas le désintéressement incarné et ne se sacrifie-t-il pas à toute heure pour les siens ? Parfaitement, pour les « siens ». Fais-en l’épreuve, manifeste-toi non comme sien, mais comme tien, tu seras jeté aux fers pour t’être soustrait à son égoïsme. Le sultan n’a mis sa cause en rien autre qu’en lui-même».
« la société accepte bienveillamment les corrections, les indications et le blâme, autant qu’elle peut en tirer profit ; mais le blâme doit être bien intentionné, il ne doit pas être impudent et irrespectueux, en d’autres termes on doit laisser intacte la substance de la société et la tenir pour sacrée. La société exige que ses adhérents ne la dépassent pas et ne s’élèvent pas au-dessus d’elle »
Il ne faudrait pas croire que l’individu dispose d’une liberté totale dans les espaces laissés entre les lois, les règlements, les codes.
La société travaille sans cesse à sa cohésion, à son affermissement et à son avenir. Pour cela, elle inculque à chacun un grand nombre de principes informels, elle préconise et suggère, elle enseigne. Toutes idées morales et sociales qui, une fois intériorisées, seront autant de moyens de pression et de censure sous forme de pensées impérieuses involontaires. C’est un aspect du lien social.
La foi morale n’est-elle pas aussi exigeante, aussi invasive que la foi religieuse ?
Considérons, par exemple, un cheval. Un beau cheval. On le regarde, on note ses caractéristiques, son humeur. C’est ce cheval particulier. Si on place ce cheval dans un hippodrome, il devient un cheval de course dont on va évaluer les chances. Si on le met dans un abattoir, c’est de la viande à venir dont on peut évaluer la quantité. Si on le met dans un enclos avec une jument et qu’il la monte, c’est un étalon dont on peut évaluer les performances. A chaque fois, ce n’est plus cet animal singulier, c’est une catégorie. Il a le sens donné par le contexte social.
On peut aussi ne pas cesser de mettre les personnes de notre entourage dans des catégories, les évaluer socialement – fonction sociale – au lieu de les voir elles-mêmes. C’est à cela que nous entraîne l’idéologie dominante.
L’homme (l’Homme) selon les idées et les besoins d’une société est toujours un concept général, un produit de la pensée dominante. C’est un type. Ce n’est pas un véritable individu vivant.
« Nous ne sommes égaux qu’en pensée, que lorsque nous sommes pensée, nous ne sommes pas égaux tels que nous sommes réellement en chair et en os. Je suis Moi et tu es Moi, mais tu n’es pas ce Moi pensé, ce moi en lequel nous sommes tous égaux (comme les éléments d’un troupeau ndr) qui n’est que ma pensée. Je suis homme et tu es homme, mais homme n’est qu’une pensée, une généralité ; ni Moi ni Toi ne pouvons être dits, nous sommes inexprimables «
C’est en tant que type conforme qu’on peut être plus ou moins bien doté par la société. Ce type devant rester un idéal inaccessible, un mythe, pour que tout le monde soit tendu vers ce but.
La vie réelle de l’individu et la pensée instituante sont inconciliables. Le bien de l’individu est étranger à la société constituée.
« En supposant même que tout individu pris isolément dans le peuple eût exprimé la même volonté et que par suite la loi fût l’expression parfaite de la volonté générale, la chose resterait au même point. Ne serais-je pas, aujourd’hui et plus tard, lié à ma volonté d’hier ? Ma volonté, dans ce cas, serait cristallisée. Stabilité maudite ! Ma créature, expression déterminée de volonté, serait devenue mon maître «
Tout ajout à la loi, aux règles est donc d’essence totalitaire. Plus il existe de normes informelles mais collectives, plus il existe d’idéaux et plus la société est totalitaire. Toute personne qui ébauche une théorie du bien commun ou qui participe à la fabrication de ces normes sociales est un serviteur de ce totalitarisme.
« L’Etat lui-même agit toujours avec défiance envers les individus parce qu’il reconnaît dans leur égoïsme son ennemi naturel «
« L’Etat ne poursuit jamais qu’un but, limiter, enchaîner, assujettir l’individu, le subordonner à une généralité quelconque. »
L’Etat, à travers la société, fait de nous sa propriété. Il nous conçoit et nous emploie à son aise. Il ne voit en nous que son propre intérêt, sa propre image.
L’égoïsme absolu de la société et de ses valeurs, l’exemple qu’elle nous donne, le bien-fondé d’un retour à soi pour ne pas se dénaturer plus longtemps et pour se retrouver – personne ne peut le faire à notre place – nous sont des raisons suffisantes pour cesser de nous sacrifier pour la société :
« Semblablement, je mets ma cause en moi-même, moi qui aussi bien que Dieu suis le néant de tout autre, moi qui suis mon tout, moi qui suis l’Unique….Je ne suis pas le Rien dans le sens du vide, mais le Rien créateur, le Rien duquel, moi créateur, je tire tout. »
Société, individu, qui existera au détriment de l’autre.? La société essaie de convaincre l’individu qu’il n’existe que s’il correspond aux critères sociétaux (en tant que cheval de course par exemple). L’individu essaie de se déprendre des manigances de la société et d’exister inconditionnellement. C’est aussi une question de priorité.
AVEZ-VOUS VU DUCON
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Salut, je viens de reprendre votre article sur mon blog! Merci.