LE JOB

On peut voir aussi le lien social comme un job ou un business ou un projet ou une occupation partagés, collectifs, communs.

C’est une occupation quand cela appartient complètement à la sphère privée. C’est un projet quand s’y mêle l’idée d’un intérêt général. C’est un job ou un business quand c’est, en plus, un emploi, une profession rémunérateurs.

Bref, c’est un sacré job !

De quoi s’agit-il ? Les autres – certains autres, ceux qui nous connaissent et ceux entre les mains desquels nous tombons – font de nous leur projet, leur job, leur occupation, leur business. Nous faisons des autres – de certains autres – notre job, notre projet, notre business, notre occupation.

Il s’agit de former, d’éduquer, de changer, d’orienter, d’édifier, d’engager ou de mobiliser, d’agir sur… les autres quand il s’agit de soi, ou soi quand il s’agit des autres.

Il s’agit de forger un certain homme.

Beaucoup de temps, d’énergie, de ressources intellectuelles et psychologiques sont utilisés dans ce but.

Sous couvert d’un rôle social reconnu (parent par exemple), d’un bien commun reconnu (morale par exemple), d’une compétence reconnue (spécialité science humaine par exemple), on fait de « qui est l’autre » quand il s’agit de soi, ou de « qui est soi » quand il s’agit des autres, une occupation essentielle.

Remarquons combien cette attitude ou cette activité nous décharge, nous soulage d’un travail pénible auquel nous ne savons pas échapper : nous changer, nous orienter, nous éduquer nous-mêmes. C’est un transfert, un exutoire.

Les projets sont différents. Ce n’est pas grave. L’essentiel est de se reconnaître dans cette activité consistant à forger ou à modifier la personnalité des autres.

C’est comme une raison d’être : servir des convictions, des certitudes, des conceptions au sujet de l’Homme. Le faire alors même que l’on ne nous demande rien ou que l’on ne s’adresse pas à nous ou que l’on ne connaît pas les autres ou que ce n’est pas ce qu’on nous demande. Ou essayer de convaincre les autres qu’il faut qu’ils écoutent ou prennent en compte nos propositions.

Il faut tous travailler pour construire la société.

Il s’agit toujours de servir une idée générale parce que c’est l’idée d’homme à laquelle nous sommes attachés, à laquelle nous nous sommes identifiés. Il y va de notre identité.

J’en pince pour tel et tel concept, telle et telle valeur, je le promeus, je le défends, je le mets en valeur dès que je peux en tâchant d’y convertir les autres.

Parce que c’est l’idée de bien, il faut que je me convaincs que je fais le bien. Il faut que je sois bien. 

Dans le genre, il y en a qui sont vraiment lourds. Quelles purges ! Quelles plaies !

Il faut que l’on puisse avoir l’idée d’un autre dans l’esprit.

Il faut que cette idée devienne notre job (centre d’intérêt et de motivation).

Il faut définir ce job (but)

Il faut entreprendre les démarches pour executer ce job.

Il faut assurer le suivi. 

Tout cela suppose l’existence d’un « soi » qui serait conforme à l’idée qu’on s’en fait. Car pour que sa conception de l’homme fonctionne et puisse réussir, il faut absolument créer un soi – un quelqu’un, une personne -- en tant qu’idée ou pensée.

Le lien social, c’est cette activité partagée de création de ce quelqu’un, de cette pensée d’un autre, sur lequel vont pouvoir s’appuyer, vers lequel vont pouvoir se diriger, à propos duquel vont pouvoir se déployer notre vie et nos désirs.

Ainsi font, font font X, Y ou Z de cette idée de l’autre leur sujet de prédilection. 

C’est la construction d’une certaine société qui est en jeu. Il y a de la concurrence.. Certains sont plus désireux que d’autres d’y jouer un grand rôle ou se croient plus autorisés. En fait de lien social, c’est plutôt cela qui crée la pagaille.

Vous utilisez des mots, vous leur donnez un sens général, une portée générale : cette généralisation, cet enjeu commun, c’est de la politique, c’est un système, c’est du pouvoir. Alors ne dites pas que votre morale, votre religion ou votre psychologie s’adresse à l’individu privé ou est au-dessus de tout cela ou est désinteressée. C’est faux. Vous essayez de faire passer votre conception du lien social, votre idéologie grâce à la nature généralisatrice des mots.  

On voit bien que la question n’est pas d’utiliser tel mot ou telle idée plutôt que tel autre. La question est celle de notre rapport au mot en tant que mot. C’est un changement de rapport qui serait vraiment capital. En changer l’usage.

Mais l’idée de société (humaine) nous obsède et nous gouverne.

«  Tu as apporté le pécheur avec toi, dans ta tête, c’est pourquoi tu l’as trouvé c’est pourquoi tu l’as fourré partout. N’appelle pas les hommes pécheurs, ils ne le sont : toi seul es le créateur des péchés. Toi qui t’imagines aimer les hommes, c’est précisément toi qui les jettes dans la boue du péché, c’est toi qui les sépares en vicieux et vertueux, en hommes et non-hommes, c’est toi qui les souilles de la bave de ta possession ; car tu n’aimes pas les hommes, mais l’Homme «  (Max STIRNER)

« Voyez-vous, le système de valeurs est faux…..Vous jetez une quantité d’énergie dans ce business de vous adapter au cadre de ce système de valeurs…Le « vous » que vous connaissez est la puissance du savoir qui vous a été transmis. Il possède la question que vous estimez être la question intelligente. Par l’exigence d’une réponse à votre question votre « vous » cherche à savoir comment se renforcer lui-même…Il n’y a pas d’individu. La culture, la société, appelez cela comme vous voulez, ont créé un vous et un moi pour le seul motif de maintenir sa continuité. Mais en même temps, on nous fait croire que nous sommes devenus des individus. Cette dualité a provoqué en nous une situation névrotique. » (U.G.)




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